Les forêts du bassin du Congo. Un enjeu écologique mondial

Fig. 1 Forêts du bassin du Congo. Source : Les Afriques, Un fonds fiduciaire pour le Bassin du Congo
Les forêts tropicales humides du Cameroun appartiennent, avec celles de Gabon, Congo Brazzaville, République Démocratique du Congo, Guinée équatoriale et République Centrafricaine, aux forêts du Bassin du Congo, deuxième massif forestier tropical au monde après la forêt amazonienne, qui couvre environ 529 millions d’hectares (dont 254 millions d’ha de foret) de superficie terrestre (FAO, 2011). Les forêts du Bassin du Congo sont connues pour leur richesse en biodiversité, tant qu’elles sont caractérisées comme une zone de « point chaud » de biodiversité, c’est à dire une zone dans laquelle se retrouve une énorme richesse d’espèces endémiques. En particulier, dans ces forêts trouvent leur milieux de vie près de 11.000 espèces végétales [1] et vivent de très nombreuses espèces de reptiles, d’amphibiens, d’oiseaux et de mammifères, parmi lesquels un nombre important de primates. Ces forêts contribuent également à la régulation du climat, grâce à l’action de régulation qu’elles exercent sur les cycles de l’eau.

Fig. 2 Occupation du sol dans le Bassin du Congo Source : COMIFAC, Commission des Forêts d’Afrique Centrale, États des forêts 2008, 2009
C’est pour ce rôle fondamental en tant que réservoir de biodiversité et de maintien des équilibres environnementaux que ces forêts représentent un bien qui est commun à toute l’humanité et que leur perte crée des déséquilibres sur la vie de toute la planète. C’est pourquoi le combat contre leur destruction concerne tout le monde. Protéger les forêts tropicales est un objectif fixé par le sommet de Rio en 1992 et confirmé par celui de Johannesburg en 2002. Cependant la déforestation n’a pas diminué pendant ces deux dernières décennies. Les accords et les réformes entreprises n’ont pas réussi à s’attaquer à ses vraies causes et toute nouvelle déclaration de principes qui ne prenne pas en compte la réalité des rapports de forces existants par rapport aux ressources forestières n’apportera pas de solutions réelles.
En même temps, ces forêts sont de vitale importance également pour les nombreuses populations qui les habitent : plus de 129 millions d’habitants vivent dans le Bassin du Congo, dont 30.000 en forêt (Les Amis de la Terre, 2006), qui dépendent des services et des produits offerts par ces forêts pour leur alimentation, pour s’approvisionner en médicaments et pour leur habitat. Le taux annuel de croissance de la population dans le Bassin du Congo est encore élevé (2,7% d’après la FAO, 2011), par rapport aux deux autres grands bassins forestiers tropicaux de la planète, l’Amazonie et l’Asie du Sud-est ; la pression démographique représente un facteur important pour l’évolution des ressources forestières de ces pays.
Les forêts du bassin du Congo, avec des taux annuels de perte du couvert forestier qui ont été de 0,23% pour la période 2000-2010 (FAO, 2011), connaissent une dégradation moins forte par rapport à celles qui caractérise les deux autres grands massifs forestiers tropicaux, pour lesquels ce même taux a été de l’ordre de 0,40%. Si en Amazonie la cause principale de déforestation est l’expansion du front agricole sur la forêt, en particulier du fait de l’expansion de l’élevage, en Asie du Sud ce sont les plantations d’arbres à croissance rapide (comme l’eucalyptus) et de palmiers à huile. Dans le bassin du Congo, la dégradation des forêts et la déforestation causées auparavant principalement par l’avancée du front pionnier agricole et par l’exploitation du bois (souvent pratiquée illégalement), s’accélèrent aujourd’hui du fait l’accaparement de grandes surfaces forestières et de leur conversion en monocultures pour la production de matières premières pour l’industrie agroalimentaire mais aussi non alimentaire.
Les forêts du Cameroun
Le Cameroun, dont la superficie représente environ les deux tiers du territoire de la France, est couvert pour 42% de sa surface par des forêts, soit 19.916.000 d’hectares, d’après les données de la FAO pour 2010 (FAO, 2011).
La forêt tropicale humide qui s’étende sur la partie sud du Cameroun, revêt une importance cruciale dans un pays comme le Cameroun où quasi 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté national ; parmi ces 40% une grosse partie vit dans les zones de forêt. Les enjeux écologiques et démographiques liés à la conservation des forêts sont très importants.
Quelles populations habitent les forêts du Cameroun ?
Les forêts camerounaises sont au centre des enjeux démographiques et des questions liées à la sécurité alimentaire du Cameroun. Parmi les 250 groupes ethniques qui vivent au Cameroun, nombreux sont ceux qui dépendent de la forêt pour leur subsistance (Global Forest Watch, 2005). Les forêts pourvoient à leurs nécessités en nourriture, médicaments, matériaux pour la construction. Ils extraient des forêts de nombreux produits, des écorces, fruits, tubercules, feuilles, graines, résines, miel, champignons et produits animaliers, qui constituent des ressources alimentaires et des sources de revenues pour les ménages.

Fig. 3. Arbre de Moabi. Cameroun. Source : auteur
Les populations qui vivent dans les forêts se appartiennent à deux groupes principaux, les agriculteurs Bantous et les populations autochtones de chasseurs-cueilleurs, appelés de façon péjorative « Pygmées ». Les premiers vivent aux périphéries des forêts, regroupés en villages situés le long des routes et des chemins qui traversent la forêt. Ils pratiquent une agriculture de défriche-brûlis et vivent de la commercialisation du cacao, comme culture de rente. Les populations autochtones parmi lesquelles on distingue les groupes Baka, Bagyelis/Bakolas et Bedzan, sont arrivées dans ces territoires depuis des milliers d’années et dépendent fortement des produits de la forêt dans leurs modes de vie traditionnels. La place de ces populations représente un enjeu crucial dans la gestion des forêts au Cameroun : contraintes à la misère d’une part par la politique démographique coloniale qui a obligé la plupart de ces groupes à se sédentariser le long des routes, d’autre part par la déforestation qui menace gravement, souvent à jamais, les ressources dont dépend leur survie, ils vivent déconnectés de leurs territoires traditionnels et dans une situation de quasi-esclavage par rapport aux populations Bantoues. Leur position est emblématique des conséquences que des politiques de mauvaise gestion des ressources naturelles peuvent avoir sur les populations locales et sur le rapport de l’homme aux ressources forestières ; l’exclusion de leurs milieux de vie et l’impossibilité d’utiliser leurs ressources entraîne la destruction de leur culture et de leurs savoirs-faire. De plus, leur connaissance profonde de la forêt est, dans de nombreux cas, accaparée de façon illicite par d’autres groupes, Bantous ou autres : c’est le cas de la chasse aux éléphants, organisée par des groupes bantous, en utilisant comme guides de chasseurs Baka.
Le Cameroun n’a pas signé, ni ratifié, par ailleurs, la Convention 169 de l’Organisation International du Travail, qui reconnaît les droits des populations autochtones. La reconnaissance des droits de ces populations sur les ressources forestières passe par celle de leur spécificité en tant que groupe social particulier et s’avère d’autant plus compliquée dans un contexte où l’État ne prend pas totalement en compte la diversité ethnique de sa population.
Un taux de déforestation croissant. Quelles sont les menaces à la préservation des forêts du Cameroun ?
Le Nord du pays, sahélien, est frappé par la désertification, due à l’avancée du front agricole et au prélèvement excessif de bois de chauffe, qui fait pression sur les massifs forestiers. Plus au Sud, dans la partie du pays recouverte par la forêt tropicale, la déforestation constitue la menace écologique principale.
La FAO a calculé qu‘entre 1980 et 1995, plus de 2 millions d’hectares de forêt ont été perdus, et que le taux de déforestation est passé de 0,94% pour la période entre 1990 et 2000 à 1,04% pour la dernière décennie.
Mais quelles sont les principales raisons à l’origine de pertes si importantes du couvert forestier ?
Les forêts sont aujourd’hui le lieu d’interactions d’acteurs aux logiques contraditoires et aux intérêts souvent divergents. Les modes traditionnels de gestion des ressources forestières des populations camerounaises n’ont pas eu un fort impact sur le couvert forestier tant que la densité démographique faible a permis de pratiquer une agriculture de défriche-brûlis avec des rotations qui rendaient possible la régénération du couvert forestier.
Avec la colonisation, a été développée l’exploitation des ressources forestières ligneuses, avec la mise en place de grandes concessions attribuées à des entreprises privée. Les pratiques illégales, la corruption très présente dans le secteur forestier et le système de taxation dérisoire imposé aux exploitants ont fait que l’exploitation devienne rapidement une des principale cause de dégradation des forêts camerounaises [2], avec l’avancée du front pionnier agricole.
Une exploitation minière d’au moins une partie des ressources forestières
L’extraction des ressources ligneuses a engendré des processus d’accumulation des ressources foncières et forestières dans les mains d’un nombre restreint d’acteurs, notamment des entreprises privées. La distribution des permis d’exploitation des ressources forestières est la base sur laquelle se sont construits les rapports de force entre les acteurs, dans le mépris le plus total des populations locales. Aujourd’hui les titulaires des concessions forestières sont des entreprises dont les capitaux sont d’origine étrangère. Depuis que l’exploitation industrielle s’est accélérée dans les années 1980, ses conséquences sur le couvert forestier sont devenues importantes. Autre impact considérable de l’industrie forestière est la modification et déstructuration des systèmes locaux de gouvernance des ressources forestières communes, avec la perte de savoirs locaux extrêmement riches.
L’idée que l’impact direct de l’exploitation commerciale des ressources ligneuses est limité, du fait d’une exploitation sélective soumise à des contraintes légales devenues de plus en plus exigeantes au cours des dernières décennies nous semble dans une large mesure mystificatrice. Les difficultés de contrôle des processus d’exploitation sur le terrain sont reconnues par la plupart des observateurs. Mais par ailleurs, les plans de gestion des ressources ligneuses ne peuvent pas garantir la reproduction de la forêt à l’identique après un cycle d’extraction. Les modifications produites sur les écosystèmes forestiers par la taille des plus grands arbres et la disparition d’essences importantes (celles considérées de la plus haute valeur commerciale) ne sont pas véritablement prises en compte, ces ressources nécessitant des centaines d’années pour leur reproduction. Même quand l’exploitation du bois permet la régénération et assure le maintien d’un couvert forestier permanent, ce qui est certes un moindre mal par rapport à la progression de la frontière agricole, la composition floristique de la forêt est modifiée. Nous faisons l’hypothèse que ce mode d’exploitation recèle une forme d’appropriation des ressources naturelles qui relève en partie au moins d’une exploitation de type minier, c’est-à-dire d’un prélèvement sans reconstitution à l’identique du stock de ressources aux échelles de temps des cycles de coupe du bois. Les conséquences peuvent être importantes, voire irréversibles, sur les écosystèmes [3].
L’exploitation forestière a aussi d’autres impacts, plus indirects, en raison de l’ouverture des routes, qui facilite l’entrée des exploitants illégaux et l’intensification de la chasse du gibier. Le braconnage a, à son tour, un fort impact sur la reproduction de nombreuses espèces végétales.
Depuis quelques années la déforestation au Cameroun connait une forte accélération, à cause de l’explosion du phénomène des accaparements fonciers à grande échelle et de l’accélération de la conversion de vastes zones du couvert forestier en monocultures destinées à la production de matières premières pour l’industrie agroalimentaire et non alimentaire.
Quelle gouvernance pour quelles ressources ?
Des taux de déforestation et dégradation des forêts qui ne cessent d’augmenter, des indices de pauvreté et d’exclusion des peuples autochtones qui restent élevés, conduisent à nous interroger sur la réussite du modèle de gouvernance des ressources forestières mis en place au Cameroun.
Les questions principales auxquelles les fiches de ce dossier pédagogique cherchent à apporter des éléments de réponse sont les suivantes :
- Quelle est la nature du processus d’accumulation de richesses qui s’opère dans les forêts du Cameroun, et quels sont les acteurs qui en bénéficient ?
- Quels mécanismes ont conduit à la mise en place de ce système, et comment des rapports de force très déséquilibrés entre les acteurs ont-ils conduit à une polarisation sociale de plus en plus forte.
Nous verrons que l’exclusion des populations locales des ressources qu’elles géraient de façon coutumière et la déstructuration de leurs systèmes de gouvernance se sont faites au profit des intérêts d’entreprises forestières privées, principalement d’origine européenne et depuis peu, asiatique. L’appropriation privative de ressources communes avait commencé pendant la période coloniale. Son histoire est récente, environ un siècle et demi, mais ses effets ont été dévastateurs sur des sociétés millénaires dont les formes d’organisation et de gestion des ressources ont souvent été détruites à jamais. Après la décolonisation, l’État est devenu le « gardien des terres forestières ». Il centralise l’octroie des permis d’exploitation des ressources forestières, sous la forme de concessions de gestion.
La ressource ligneuse représente une « rente » que les acteurs économiques privés peuvent s’accaparer, tout en étant soumis au respect d’obligations minimales dans l’activité d’exploitation et relatifs au partage des bénéfices réalisés. Les rapports de force établis sur la base de ce système de gestion des ressources forestières se sont consolidés grâce à la construction d’un réseau de corruption et de malversations qui perpétue l’exclusion des acteurs plus faibles.
Après la mobilisation de la communauté internationale à l ’égard des questions environnementales lors de la conférence de Rio en 1992, le Cameroun a adopté à partir de 1994 une stratégie politique forte visant la réforme du secteur forestier, recherchant une plus grande transparence de l’activité forestière industrielle et la décentralisation de la gestion des ressources forestières. Cette dernière mesure implique la dévolution de droits de gestion sur les ressources forestières aux populations locales, sous la forme de concessions forestières communautaires, dans l’objectif de favoriser le développement local et améliorer la démocratisation du secteur. Grâce à la mise en place de cette réforme législative, le Cameroun est reconnu comme étant un pays « laboratoire » dans la gestion du secteur forestier dans la sous-région du Bassin du Congo.
Cependant, l’observation de la gouvernance des forêts au Cameroun dans son ensemble, après 15 ans de réforme, montre des changements seulement partiels. Bien que certaines améliorations soient indéniables en ce qui concerne le secteur de l’exploitation industrielle, avec notamment la mise en place d’appels d’offres publics et d’un système de fiscalité décentrée, l’efficacité de la politique de reconnaissance des droits des populations locales reste encore très contestable.
Les systèmes locaux de gouvernance et la diversité des situations qui les caractérisent n’ont été reconnus que partiellement par le modèle de gestion mis en place par le cadre législatif. Dans les faits, la gestion des ressources forestières continue à être le résultat des rapports de force entre des acteurs aux intérêts largement contradictoires et au pouvoirs très inégaux.
La situation actuelle de la gouvernance des forêts au Cameroun conduit à une situation dans laquelle les populations locales à se trouver de plus en plus démunies face à la menace grandissante de dépossession de leurs terres agricoles et forestières par les acteurs économiques étrangers ou par la délimitation de zones de protection excluante. La déforestation s’accroit d’une façon exponentielle avec l’explosion du phénomène de l’accaparement foncier sur les terres forestières et leur conversion en monocultures et monoplantations, destinées à la production d’agro-carburants ou des matières premières agricoles, des plantations qui ne peuvent en aucune façon être assimilées à des forêts.
Si la réforme de la gouvernance forestière envisagée à l’heure actuelle au Cameroun entend reconnaître une véritable prise en compte et la protection des droits des populations locales, il faudra auparavant réussir à modifier en profondeur les rapports de force existants entre les différents acteurs. Cela ne peut pas se décréter et demande du temps. Il faut réussir à créer progressivement des institutions et mettre en place des constructions sociales nouvelles, qui rendront possible une gouvernance effective des ressources par les populations locales.
Ce document est une des FICHES PÉDAGOGIQUES sur la gouvernance forestière, élaborées dans le cadre d’un projet financé par la Fondation Ford et la Fondation pour le progrès de l’homme, en collaboration avec les partenaires du réseau Rights and Ressources Initiative (RRI), dans deux pays, le Cameroun et le Guatemala.
Ce travail de réflexion collective a vocation à faciliter la compréhension des enjeux centraux autour de la gestion des ressources communes qui sont les forêts et l’appropriation des termes du débat par les acteurs concernés. La possibilité de s’appuyer sur des exemples dérivés des réalités différentes ambitionne à faire évoluer les référentiels et favoriser des propositions et des solutions nouvelles.
Dossier : Gouvernance des forêts au Cameroun Fiche : # 1
Fiche redigée par : Marta Fraticelli (AGTER) avec la contribution de Jacques Waouo (CED) et Patrice Kamkuimo (CED)
Date de redaction : Octobre 2011
Dans le même dossier sur la gouvernance des ressources forestières au Cameroun, voir aussi :
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S. Angerand, Forêts du Bassin du Congo : des concessions aux forêts communautaires, Les Amis de la Terre, 2006
FAO, Rapport sur les forêts 2011 : La situation des forêts dans le bassin amazonien, le bassin du Congo et l’Asie du Sud-Est, Brazzaville, 2011
Molnar A. et al., Large acquisition of rights on forest lands for tropical timber concessions and commercial wood plantations, RRI et ILC, 2011